Interview avec Tom Brislin

Tom Brislin a joué en tournée et a enregistré pour les plus grands noms du rock classique, notamment Yes, Meat Loaf et Debbie Harry de Blondie. En 2019, Tom rejoindra le légendaire Kansas en tant que claviériste / accompagnateur. Tom est actuellement membre du groupe de rock progressif The Sea Within. Le nouveau groupe regroupe les meilleurs musiciens Roine Stolt (Flower Kings), Jonas Reingold (Steve Hackett Band), Daniel Gildenlöw (Pain of Salvation), Marco Minnemann (Steven Wilson) et Casey McPherson (Flying Colours). Le groupe s’est réuni à Londres en 2017 pour enregistrer son premier album, qui a été publié le 22 juin 2018 sur le label Sony / InsideOut Music. Tom était le claviériste des membres du Panthéon du rock and roll 2017 qui ont intronisé Yes lors de leur tournée 2001 symphonique. La tournée a été immortalisée sur le concert DVD / Blu-Ray Yes Symphonic Live. La collaboration avec ces géants a donné lieu à des collaborations sur scène et en studio avec plusieurs artistes de renom, notamment Renaissance, Camel, Anderson / Stolt, Francis Dunnery et The Syn. Tom a effectué des tournées en tant que pianiste pour Meat Loaf, qui a vendu plusieurs disques de platine. Il a aussi travaillé pour la légendaire chanteuse Blondie, Debbie Harry, pour son album solo Necessary Evil, et a été directeur musical du groupe. Il joue également souvent avec son compatriote Glen Burtnik (The Weeklings, Styx, The Orchestra), originaire du New Jersey.

L’homme est cependant d’une simplicité remarquable, gentil et accessible. Je l’ai interviewé il y a quelques temps pour un site disparu, ce sont les aléas de la vie. Le contenu garde tout son sens et fait écho à son actualité brillante.

1) Parlons de ton histoire personnelle. Qu’est-ce qui t’a amené à la musique ?

J’ai été élevé dans une famille de mélomanes. J’ai toujours été intéressé à l’idée de jouer de la musique et mes sœurs ont été mes premiers professeurs. J’ai ensuite étudié ce domaine à l’université et joué continuellement dans des groupes et ce depuis tout jeune.

2) Quelles ont été tes principales influences ?

J’ai tout d’abord aimé les albums rock des années 70 que mes sœurs écoutaient en boucle à l’époque puis, plus tard, j’ai découvert la pop des années 80 et la new wave. Quand je suis devenu plus confirmé, j’ai commencé à m’intéresser de près aux maîtres claviéristes du registre progressif et me suis mis à étudier le jazz et la musique classique. En réalité, j’ai été influencé par une grande variété de styles et d’artistes.

3) Etait-il évident que tu deviennes musicien professionnel ?

De mémoire, j’ai toujours su que la musique faisait pleinement partie de ma vie.

4) Quelles ont été tes premières expériences professionnelles ?

Adolescent, j’ai commencé à jouer pour plusieurs groupes de rock. Etudiant, je prenais toutes les occasions qui se présentaient pour jouer et c’est ainsi que je me suis retrouvé à jouer à l’occasion de mariages, à accompagner des chanteurs, à jouer du piano bar dans des restaurants et jouer de l’orgue à l’église. Tu imagines : un peu tout et n’importe quoi. 

5) Quand as-tu fondé Spiraling et rejoint Meat Loaf ?

J’ai créé Spiraling à l’université. Le but était de n’avoir pas de règles stylistiques. Nous étions plutôt orientés jazz-rock au départ et avons évolué davantage vers la pop ensuite. On a fait la première partie de tournées pour des artistes comme they might be giant, Ok go  et avons sorti plusieurs albums. J’ai été claviériste de Meat Loaf la VH1 storytellers (à la télévision) et l’ai accompagné lors de sa tournée européenne et nord-américaine spécial Greatest Hits.

6) Dans quelles conditions as-tu rejoint Yes pour la tournée Symphonic Tour ? Comment cela fut-il possible ?

J’achevais l’enregistrement de l’album « couldn’t have said it better » pour Meat Loaf et fus contacté par Yes pour une audition dans le cadre de la tournée qu’ils préparaient. Ils pensaient récupérer Rick Wakeman l’année suivante et réaliser toute la série de concerts sans clavier. Ils étaient convaincus que l’orchestre symphonique pouvait combler ce vide sans problème mais l’idée a vite germé qu’un clavier devait être présent et jouer en symbiose avec l’ensemble. Ils avaient entendu de moi et m’ont donné ma chance.

7) Comment s’est-passée l’audition ? Tu connaissais la musique de YES ? 

J’ai été nourri au biberon à la musique de Yes. Enfant, ils étaient déjà mon groupe préféré et connaissais donc leur musique parfaitement. Ils m’ont donné deux morceaux en « test » : close to the edge et the gates of delirium et je fus choisi.

8/ Comment décrirais-tu cette expérience ? Qu’en as-tu appris ? 

Au début, c’était un peu surréaliste. Avec le recul, je dirais que ce fut une aventure épique. Il est vraiment impressionnant de constater comment autant de complexité et de sophistication se mettent en place si simplement.

9) Ton dernier album date de 2012 (hurry up and smell the roses) est de grande qualité. Tu y joues une panoplie d’instruments tels que le piano, le clavinet, la batterie, la guitare, la basse, l’orgue, le synthétiseur et tu assures le chant. As-tu des invités sur cet album ou as-tu tout fait à 100% ?

 

 

C’est vrai, c’est un album très personnel même si je me suis fait accompagner de belle manière par Annie Haslam de Renaissance et qui a assuré les jolis chœurs dans la chanson (I hold a candle).  De même, Clint Lagerberg et Shueh-li Ong sont intervenus respectivement guitare et thérémine en main. 

10) Pendant qu’on y est, je vois que tu as assuré la production à 100 % avec un super son au final. C’était un défi ?

 Merci pour ton compliment. Pour moi, le défi était de quasiment tout faire sur cet album Cela n’a pas été simple et je suis fier du résultat. Cependant, à l’avenir, cela sera certainement différent car j’aime aussi travailler en équipe.

11)  Musicalement, c’est assez différent de ce que tu as pu faire par le passé. Les titres sont moins complexes, davantage basés sur la mélodie et emprunts d’un certain romantisme. Es-tu d’accord avec cette affirmation de ma part ? 

Tu as raison : l’émotion a été mon guide dans la construction de cette œuvre. Je voulais que l’auditeur reparte avec quelque chose à la fin de l’écoute. Il y a cependant des moments de complexité à l’intérieur. J’ai préféré la subtilité et m’assurer que tout soit fait au service des chansons en elles-mêmes.

12)  Tu as l’air assez branché new-age et ambient ?

C’est simple, j’aime presque tous les styles de musique.

13) l’utilisation du piano acoustique rend le tout assez suave. Quelles étaient les idées de base ?

J’ai composé les chansons au piano et c’est devenu une affaire personnelle. Je me suis donné à fond avec toute mon âme et mon énergie.

14) Des sonorités nous rappellent celles de Tony Banks. 

Sur quelques titres, j’utilise le même type de clavier grand piano vintage. Cela n’est donc pas étonnant d’y voir des similitudes !

15)  Tu chantes merveilleusement bien et affiche au passage de belles qualités d’écriture. Quelles sont les thèmes principaux que tu évoques ?

Merci ! Le thème principal de la chanson éponyme de l’album est le combat entre l’envie et/ou la volonté de profiter de chaque opportunité de la vie et la nécessité de parfois laisser la vie faire, de laisser les choses aller. Certains titres parlent de nostalgie, de souvenirs et de cœurs brisés.

Merci à toi, je te souhaite le meilleur.

 

« Jeremy », Pearl Jam, un titre, une histoire…

« Jeremy » est la sixième chanson du premier album de Pearl Jam, Ten. Sorti en 1992 en tant que troisième single de Ten, il est considéré dans le monde entier comme l’une des chansons les plus importantes du groupe. Ces paroles ont été écrites par Eddie Vedder et la musique par Jeff Ament.

Les  paroles sont simples, magnifiques et le sens pesant et violent.

Ce titre est  tiré de deux histoires vraies.  

« Jeremy » est premièrement basé sur un événement réel impliquant Jeremy Wade Delle, un garçon de 15 ans qui s’est suicidé devant le professeur et ses camarades de classe le 8 janvier 1991. Le garçon, qui était considéré comme un étudiant silencieux mais non violent, s’est tiré une balle dans la bouche avec un magnum de calibre 357 Smith & Wesson en plein cours d’anglais. 

Cet incident a été rapporté dans un journal  et le chanteur du groupe ayant lu l’article,  a immédiatement écrit les paroles tel un hommage à l’adolescent et symbole d’une jeunesse perdue parfois.

Ce qui a motivé cette écriture est probablement la convergence avec un cas similaire qui est arrivé dans l’école de Vedder lorsque celui ci était jeune. Eddie raconta beaucoup plus tard qu’une personne de son école s’était suicidée un peu de façon similaire. Elle s’était d’ailleurs battue avec lui quelques temps auparavant. On peut donc y voir dans son écriture un mélange des deux histoires. Chacun pourra y trouver sa propre interprétation. Cela étant, l’œuvre aborde un sujet délicat avec un esthétisme lyrique et musical marqué.

Tout est orné de symboles et de clins d’œil. Si vous regardez attentivement la vidéo musicale, vous remarquerez un changement rapide lors de la prise de parole d’enfants qui tiennent la main sur le cœur pour prêter allégeance, à ce qui semble être des enfants qui donnent un salut nazi moins d’une seconde avant revenir à la photo d’origine. Vraisemblablement, ceci est un commentaire sur le système scolaire américain, et non une sorte de message subliminal en faveur du nazisme

Le message à l’époque est qu’avec toute la violence et la criminalité rongeant la société américaine, il est renversant de constater que les gens ne changent pas leur façon de traiter les autres. Les attentats à la bombe, les fusillades dans les écoles, les suicides et les émeutes constituent une part importante de la société que les gens n’aiment pas mais ne font rien pour arrêter commente Eddie Vedder. Jusqu’à présent, les gens n’avaient pas eu toute l’histoire car personne ne leur avait donné toute l’histoire. Avec les actions de Jeremy le 8 janvier 1991, Pearl Jam a décidé de faire ce que peu d’artistes avaient fait auparavant, de prendre une tragédie et d’en faire un exemple positif. La dernière partie de la chanson s’estompe et Eddie Vedder a répété à plusieurs reprises: «Essayez d’oublier ceci, essayez de l’effacer du tableau», faisant référence à l’idée que lorsque des événements comme celui-ci se produisent, les gens s’en remettent et que le monde évolue mais qu’il continue faire partie de la société et de la vie des gens. L’impression éternelle de Jeremy Delle et de la chanson sur le monde a conduit à de nombreux mouvements positifs visant à trouver de l’aide et à lutter contre le suicide. Même si les gens étaient au courant de ces problèmes, «Jeremy» a fait ressortir le sujet au premier plan et a clairement montré que quelque chose devait être fait, les gens devaient changer leur façon de traiter les autres ». Il poursuit : « pour moi, il est difficile de comprendre pourquoi nous traitons les gens mal et pourquoi nous ne pouvons pas nous entendre. Oui, nous avons tous des différences qui font de nous ce que nous sommes, mais soyez la bougie dans un monde sombre, restez assis avec le paria, aidez la personne qui est intimidée, traitez les autres avec respect, car si nous faisions tous cela, alors peut-être le monde ira bien mieux ».

Les fans de l’époque portaient parfois ce t-shirt et ce titre éloquent : « 9 of ten children prefer crayons to guns ». Tout est dit !

 

Pearl Jam et notamment le chanteur montrent ici toute l’étendue de leur talent à travers une oeuvre belle et puissante.

Interview Days Between Stations

Sepand Samzadeh et Oscar Fuentes forment Days Between Stations. Ce talentueux duo basé à Los Angeles et fondé en 2003, nous a livré en mai 2013 son dernier opus intitulé « in extremis » et ce, après un premier album fort remarqué. A travers leurs histoires respectives, ils nous parlent dans leur disque de la mort, de la vie mais aussi d’amour. La pochette réalisée par Paul Whitehead (Genesis, Van Der Graaf Generator) est remarquable tant elle embrasse bien le concept de l’album. Ce qui retiendra enfin l’attention est la liste impressionnante d’invités de renom sur le nouvel opus du groupe :  Colin Moulding (XTC), Rick Wakeman (YES), Peter Banks (YES/Flash), Tony Levin (King Crimson/Peter Gabriel) et Billy Sherwood (YES/CIRCA:). Départ pour la Californie et rencontre avec nos deux protagonistes.

1) Sepand et Oscar, vous êtes les fondateurs de Days Betweeen Stations. Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

S- Je suis né en 1975 en Iran et ce, avant la révolution. Ma famille et moi-même avons ensuite déménagé en Espagne en 1981. Ce fut l’occasion pour moi de m’imprégner de la langue et de la culture espagnole. Mon meilleur ami m’a joué un jour les Beatles, je devais avoir 8 ans, et ce fut pour moi la révélation. A cette époque, je baignais particulièrement dans un environnement pop et classique rock. Nous sommes ensuite partis au Canada en 1986 pour y rester jusque 2001. J’ai ajouté ensuite le punk rock et la musique électronique à mon répertoire et je dois dire qu’en même temps, tout l’esprit de cette musique (rebelle, à contre-courant, expérimentale) me parlait beaucoup ! J’ai en réalité arrêté de jouer en solo en rencontrant Oscar. J’ai fait des études d’ingénieur en mécanique à l’université de Toronto où j’ai été diplômé en 1999. Je me suis ensuite envolé pour Los Angeles en 2001 à la fois pour le travail et pour y suivre un MBA. Je n’ai pas quitté cette ville depuis. Pour revenir à la musique, mon père m’a acheté ma première guitare en 1989 sous la pression de ma mère. Ce fut un grand moment je dois dire ! Je joue aussi de la tar (nom d’une flûte perse), du dobro, de la mandoline et de la guitare « steel ».

O- Je suis né en 1970 à Mexico, fils de Santiago Fuentes Quinard et de Wilda Ruth Bills tous deux respectivement mexicain et américain et eux mêmes respectivement descendants de familles franco-espagnoles et anglo-germaniques. J’ai été élevé et nourri au régime Beatles, Beethoven, Yes, Genesis, Marillion, Jethro Tull en cohabitation avec les musiques mariachis et autres chansons rancheras (la musique ranchera est un genre musical d’origine ouest-mexicaine amplement lié au mariachi qui apparaît au milieu du XIXe siècle). Nous sommes ensuite partis en Californie rejoindre la ville orange. J’avais 15 ans et avais déjà commencé le piano depuis deux ans. J’ai, au cours de mes études à l’université, pu étudier la musique, la littérature et l’écriture et c’est alors que je suis tombé dans le jazz avec notamment Miles Davis, Keith Jarret, Duke Ellington pour ne citer qu’eux. J’ai même eu l’opportunité de prendre quelques cours avec Charlie Otwell qui fut à l’époque le pianiste de Poncho Sanchez, un grand nom du jazz latino-américain. A 21 ans, j’ai donc commencé à jouer avec mes propres groupes (Shannons’s Closet) et me produisais donc dans des bars et petites salles de concert assurant parfois des premières parties. A l’époque, je publiais même de la poésie et quelques histoires courtes. De graves problèmes de santé autour de ma glande thyroïde m’ont forcé à arrêter l’écriture alors que j’étais en plein milieu d’une nouvelle. J’ai ensuite rencontré Sepand à une époque où je ne faisais plus rien, ni même jouais de la musique : j’étais déprimé.

2) Le groupe a été formé en 2003. Quelles étaient vos aspirations profondes ?

S – Nous voulions juste faire de la musique pour nous et notre seul plaisir. C’était comme une thérapie tout en profitant des quelques années de jeunesse qui me restaient. Jamais nous n’aurions pensé que tout cela puisse arriver.

O – Avec Days Between Stations, notre premier album, je rêvais juste de produire la meilleure musique qui soit avec l’idée fixe de vraiment faire de mon mieux, de toute mon âme, comme si c’était la dernière chose que j’allais faire sur cette terre. J’ai été immensément chanceux de rencontrer Sepand non seulement parce que c’est un super mec et que je l’aime comme un frère mais aussi parce que nous nous complétons à merveille musicalement. Sepand a l’art de mener les projets à leur terme alors que personnellement, je pourrais fignoler une chanson pendant 10 ans.

3) Le nom du groupe est directement tiré d’une nouvelle éponyme de Steve Erikson. Pourriez-vous nous parler de ce livre? Vous nous donnerez qui sait envie de le lire.

O- Dans les années 90, j’ai lu la première nouvelle de Steve Erickson intitulée Days Between Stations. J’ai vraiment adoré son style à la limite de la poésie, sa structure non linéaire et le fait qu’il emprunte une quantité de genres différents. C’est comme si cet auteur faisait du rock progressif à sa façon, en créant sans se poser de questions, en allant de l’avant au service de l’art sans se soucier de notions comme la rentabilité.

S- J’ai lu ce livre deux fois et je me suis rendu compte que j’aimais vraiment chaque page même indépendamment des autres ! Cette œuvre symbolise parfaitement l’image que nous avons de notre musique et de ses différentes facettes.

4) En 2004, vous envoyez une maquette à Bruce Soord de The Pineapple Thief qui vous répond favorablement en incluant votre contenu dans le titre Saturday de l’album « Pineapple’s thief 12 stories ». Peut-on parler de déclic pour vous ?

O- Oui, sans aucun doute. En vrai fan du groupe, je dois avouer que retrouver ma musique sur un de leurs albums était presque inimaginable. J’étais aux anges !

S- Je me suis senti très fier, avec un sentiment d’accomplissement réel : « ca y est , on est sur un cd ! »

5) Votre premier album a reçu des critiques très positives. Que pensiez-vous à l’époque de tout cela ?

S- Le premier album peut être considéré comme une grande aventure, personne ne nous connaissait et nous voulions juste nous amuser et n’avions aucune pression ! Nous n’étions même pas sûr de vouloir le distribuer pour être honnête. Après quatre ans de travail, d’écriture et après avoir fait appel à un bon nombre de musiciens, nous avons décidé de passer aux choses sérieuses. Cependant, à la fin du processus, nous avons tous deux du faire face à des drames personnels. Au final, cet album résonne donc comme la bande originale officielle de nos vies respectives jusqu’alors, le tout avec beaucoup d’émotion.

O- Nous ne pensions pas recevoir un tel accueil. Ce fut très touchant, à la mesure de notre implication totale dans le projet. Nous aurions déjà été heureux si seulement cinq personnes avaient aimé alors imagine quand toute une kyrielle de chroniqueurs et de personnes ont placé notre album dans leur top 10 de l’année ! Ce fut vraiment incroyable. Je vais te révéler au passage un secret en te disant que la mélodie principale de « requiem for the living » réapparait sur notre nouvel opus et ce, en contre chant (section A du requiem sur in extremis).

6) Dès le départ, il apparaît évident que votre identité multiculturelle ressort dans votre musique, un americano-mexicain et un iranien ayant vécu en Espagne et au Canada. Etes-vous conscient de cela ? Comment cela influence t-il votre art ? J’ai notamment noté que ton oncle, Sepand, chante dans « requiem for the living » .

S- C’est une excellente question. Je considère d’ailleurs qu’un vrai artiste exprime son art de deux façons : une, vis à vis de ses influences artistiques et l’autre, en fonction de sa personnalité. Regarde pour ma part : j’ai vécu sous la coupe du punk rock, la beauté et l’énergie du pur rock n’roll et de cette musique plein d’âme qu’est le blues. De même, en dépit du fait que je ne sois pas franchement amateur de musique perse traditionnelle, mon père en jouait tout le temps et fatalement, cela m’a donc influencé sans le savoir, comme si une base de donnée musicale subconsciente s’était étoffée dans mon cerveau. C’est ainsi que tu peux entendre ces influences perses dans des chansons comme « requiem for the living  (tu as raison, mon oncle chante dans ce titre dans un registre classique perse (une lamentation) et un solo de tar dans « eggshell man ». Enfin, concernant l’aspect de la personnalité, c’est en fin de compte ce qui rendra votre œuvre unique. Souvent avec Oscar, il nous arrive de méditer sur la vie, la mort et les remords que l’on peut avoir tout en étant plus légers parfois ce qui donne des chansons aussi disparates que « radio song » et « the man who died two times ».

O- Mes racines sont à la fois mexicaines et américaines et celles-ci ont forcément influencé ma musique. Les mexicains sont enclins à la mélancolie et c’est une chose bien visible. De même, le blues et le jazz sont très présents dans ma façon de jouer du piano. En même temps, j’ai grandi en écoutant un tas de groupes européens et américains ainsi que les grands maîtres du classique en Europe. Toutes mes influences sont donc extrêmement diverses.

7) Quelles sont vos groupes favoris ? Il me semble essentiel de vous dire que je suis un fan de Yes pour ma part !

O – Moi aussi ! Ma sœur possédait une cassette de « going for the one » et déjà à 10 ans, ce fut une révélation. J’ai aimé instantanément. J’adore aussi Genesis. Tony Banks est un maître pour moi et j’y puise beaucoup d’inspiration dans mon jeu au piano. J’admire aussi Mark Kelly de Marillion ; je suis fan du groupe depuis Script en 1983. Mike Oldfield est tout aussi incroyable sans oublier Kim Crimson et tant d’autres.

  1. Ma liste : Melvins, The Jesus Lizard, Nirvana, Sonic Youth, The Doors, Led Zeppelin, Guns N’Roses, Queen, Radiohead, Pink Floyd, Genesis, The Beatles.

8) « In Extremis » vient juste de sortir en mai dernier. Les chroniques sont élogieuses avec parfois des mentions comme «l’un des meilleurs albums de l’année » ? Dites-nous en plus.

S- Jusqu’à présent, les commentaires ont été exceptionnellement bons et si encourageants ! C’est d’autant plus agréable que nous avons été dans notre bulle, coincé dans notre tout petit studio pendant un bon bout de temps et qu’en sortant de là, nous pouvions légitimement être anxieux.

  1. Les commentaires ont été fantastiques et je dirais même meilleurs que pour notre premier album. C’est assez énorme en fait et on se dit qu’il faudra encore faire mieux la prochaine fois…

9) Qu’est-ce qui différencie vos deux albums ?

S- Il y a quatre grandes différences entre les deux productions. Premièrement, le fait est que nous avons tous deux évolué avec un niveau d’exigence sans doute plus élevé. Ensuite, il y des paroles sur cet album et non plus que des voix. Troisièmement, je dirais l’utilisation assez large d’instruments classiques et exotiques. Enfin, avec toutes ces légendes autour de nous, nous avons été vite obsédés par l’idée de donner notre meilleur.

O- Il y en a une quantité, ne serait-ce qu’au niveau de la forme et de la structure des compositions. Nous avions une idée maîtresse au début mais honnêtement, nous avons opté assez vite pour une approche plus expérimentale.

9) Quel est le sens des paroles au final ? Vous parlez de la vie et des drames qui nous frappent tous un jour : la mort d’un proche par exemple. Je paraphraserai une jolie phrase d’un chroniqueur américain qui disait au sujet d’ « in extremis »: « une œuvre torturée et angoissée qui vous brise le cœur mais qui parle aussi d’amour, d’amours vécus et disparus ». Cela me semble une belle définition en ce qui concerne votre œuvre, non ?

S- Les paroles semblent hors du temps en ce qui me concerne et si existentielles ! Si tu te penches sur la littérature ancienne qu’elle soit grecque, mésopotamienne ou romaine et si tu le compares à la littérature contemporaine, tu t’apercevras que les sujets restent récurrents : on y parle toujours de mort, d’amour et du sens de la vie. Nous ne nous lassons pas de ces questions car chacun se les pose inexorablement. Voir naître mon enfant en pleine conception de l’album a été quelque chose d’assez particulier voire d’assez bouleversant et les thèmes évoqués ci-dessus vous explosent directement à la tête.

O- Je pense que c’est une excellente définition. Tu sais, j’ai vu deux amours s’envoler il y a peu avec la mort de ma mère et de ma sœur. Beaucoup des choses que j’ai pu amener dans l’album parlent de cela. En dépit de tout cela, il reste une sorte d’optimisme quasi métaphysique. La preuve en est qu’à la fin de notre histoire, tout finit bien.

10) Peter Banks nous a quitté en mars dernier. Que pourriez-vous vous dire à son sujet ? Au hasard du livret, j’ai vu, Oscar, que tu l’avais inclus dans ta liste des remerciements sans message posthume. Cela était-il volontaire comme si tu voulais signifier qu’il était toujours en vie quelque part ? Je te concède que ma question peut être étrange !

 S- Je me souviens avoir été très nerveux lors de notre première rencontre. Il s’est tout de suite révélé être une personne les pieds sur terre, drôle et charmante. Nous avons dès lors développé une amitié solide et sincère. Lorsque son ami m’a prévenu de sa mort, je n’ai pu m’empêcher de fondre en larmes, vraiment très affecté. Je me suis alors demandé combien de fois j’avais pu parler à Peter (5, 20 fois ?) et me suis rendu compte que je ne lui avais parlé que peu de fois au final. Alors pourquoi avoir été si triste ? Pour paraphraser Aristote, c’est parce que nos âmes sont entrées en fusion. Peter est toujours vivant, je le ressens dès que j’écoute sa musique.

O- Non, ce n’était pas volontaire de ma part car j’avais déjà rédigé le volet remerciement du livret. En tous cas, il nous manquera beaucoup d’autant que nous espérions retravailler avec lui à l’avenir. Qui sait, il écoute peut-être actuellement notre musique quelque-part et ce, en compagnie de ma mère et de ma sœur.

11) Le casting est impressionnant avec toutes ces légendes autour de vous. Comment avez-vous rencontré Billy Sherwood et convaincu le reste de cette troupe de choc ?

S- Il me semble important de préciser qu’en aucun cas, je n’ai fait appel à ces musiciens célèbres pour vendre plus de disques. Cela est très clair ! Nous avons travaillé ensemble parce qu’ils étaient pour nous les meilleurs par rapport à notre style de musique et aussi, parce que nous avons été sur la même longueur d’onde dès le départ. La liste de musiciens aurait pu être bien plus longue mais tous ne collaient pas au projet. En ce qui concerne le chant, nous avons cherché assidument et désespérément la voix idéale jusqu’à ce qu’un fan nous parle de Billy Sherwood. Dès la première écoute (et dis toi bien que je ne suis pas issu du progressif), je me suis dit « ce type est parfait ! ». C’était très impressionnant. Notre relation a vite dépassé les frontières du registre vocal. Il a co-écrit les paroles, co-produit et mixé l’album tout en amenant avec lui Messieurs Moulding et Wakeman. Nous nous sommes ensuite chargés de contacter Tony Levin et Paul Whitehead pour la création graphique. Tony Banks qui avait adoré notre premier album avait émis l’envie de rejoindre le groupe pour cet album. Que dire ? Les planètes devaient être parfaitement alignées pour que tout se passe de la sorte. Tout a été comme une symbiose parfaite et donc dans un mouvement parfaitement naturel ! Je peux dire avec honnêteté que Billy Sherwood est devenu un ami. Il y a une sorte de chimie incroyable, il nous comprend, il nous pousse toujours à aller de l’avant. Il nous a littéralement pris sous son aile en nous montrant ce que l’on pouvait au final être capable de faire.

O- Dans tous les cas, la question était de savoir si dès le départ, toutes ces personnes appréciaient notre musique, ce qui fut heureusement le cas.

12) A titre personnel, quelle est votre contribution respective sur l’album?

S- Oscar et moi-même sommes en réalité très complémentaires. Quand l’un montre des signes de faiblesse, l’autre prend le relai et soutient son partenaire. Dans certaines situations, je joue le rôle d’accélérateur tandis qu’Oscar me freine ce qui, le lendemain pourra être l’inverse. Ce qui est certain, c’est que nous regardons tous deux dans la même direction.

O- Je pense que nous sommes les deux faces d’une même pièce. Le plus intéressant est que nous pensons différemment et que nos influences ne sont pas les mêmes.

 13) Pour reparler de vos invités de prestige, qu’ont-ils apporté au final ? Pourriez-vous nous présenter le city angel orchestra ?

S- Tout s’est emballé à la fin et nous avons du coup eu si peu le temps de réaliser ! On est toujours un peu « sonné » en pensant au calibre de ces musiciens. C’est mecs là vous catapultent sur une autre planète, il n’y a pas d’autre mot. En faisant cela, ils nous apportent un soutien inestimable comme un message qui dirait « continuez ! ». Nous voulions aussi être à notre meilleur niveau pour ne pas décevoir nos maîtres.

O- J’ai le plus grand respect et une admiration totale envers tous mes invités. J’ai grandi en écoutant leur musique alors tu peux imaginer le bonheur que j’ai eu à construire ce projet et à faire de la musique avec eux. Billy Sherwood est un authentique Mozart contemporain, un pur génie. Sur n’importe quel titre, il nous trouvait en un instant des mélodies vocales et des harmonies impeccables qu’il enregistrait en un clic dans la foulée ! Ceci dit, je ne déprécierai en aucun cas le travail des autres musiciens certes, moins connus : Matt Bradford et sa dobro, Ali Nouri et sa flûte perse (tar), l’oncle de Sepand, Jeffery, Josh Humphrey pour le réglage des synthétiseurs, le « Barbershop  quartet » et bien entendu, Chris Tedesco et son « Angel City Orchestra » que j’ai rencontré à l’université d’UCLA alors que nous étudions les techniques de montage vidéo. Ces gens ont bossé sur un tas de musiques de films que vous avez certainement déjà vus et sont capables de tout jouer, ils sont vraiment incroyables.

 14) Quelle serait votre morceau favori ?

S- Eggshell man, sans hésiter.

O- Joker ! C’est comme si tu me demandais de choisir entre l’un de mes chats. (rires).

15) Vous semblez vraiment attacher une grande importance aux sons, aux textures et tonalités. Est-ce votre griffe personnelle ? Saviez-vous précisément où vous alliez dès le départ ?

S- Ma méthode favorite est de m’isoler avec Oscar pour travailler. C’est comme cela que nous fonctionnons et que l’essentiel de la musique voit le jour. L’un de nous a parfois une idée et nous la développons ensemble par la suite. C’est Oscar qui est à l’origine de « in extremis » et de « waltz in E minor » tandis que j’ai été à l’origine de « Eggshell man ». Nous essayons toujours d’obtenir les bons sons et tonalités dès le départ. Puis, nous faisons une démo pour ensuite faire la prise de son finale et éventuellement affiner les réglages. Pour conclure, je te dirais que c’est comme si tu élevais ton enfant de l’enfance à la maturité. Tu fais de ton mieux, tu t’impliques et réponds à ses besoins. C’est exactement cela !

O- Souvent, même si j’ai une idée de ce que je veux dès le départ, le résultat est parfois bien différent à la fin. C’est d’autant plus vrai que Sepand et moi n’avons pas la même approche et c’est justement ce qui rend les choses intéressantes au final. En ce qui concerne la composition, cela part parfois de sons et de textures mais aussi d’une simple mélodie jouée au piano. Il n’y a pas de méthode unique en fait.

16) Le son est excellent. Qui a été votre ingénieur du son ? Cela a t-il pris beaucoup de temps ?

S- L’ingénieur du son sur cet album est Bill Kaylor. Pour ne citer que quelques unes de ses références, il a travaillé pour Ray Charles, Fleetwood Mac et Michael Jackson. Même si cela a duré cinq ans, nous avons tous deux, et en vieux irréductibles, gardé la flamme. Billy Sherwood a aussi mixé l’album et quand je vois tous ces titres au final, je me demande comment il a réussi !

O- Il faut préciser que c’est Billy qui a supervisé l’enregistrement des parties de batterie et cela sonne furieusement bien ! Il a aussi apporté sa touche unique au mixage en général et au final, le son de cet album est vraiment excellent.

17) C’est Paul Whitehead qui a réalisé votre pochette et je dois dire qu’elle attire le regard : mystérieuse voire même dérangeante. Pourriez-vous s’il vous plaît vous prêter à l’exercice de critique d’art et éclairer ainsi nos lanternes ?

S- Regarde chaque personnage sur la pochette et fixe ton attention sur l’homme allongé sur le lit (à l’article de la mort). Tous ces personnages sont autant de ses souvenirs qui tournent autour de lui. Le concept de l’album parle de cet homme qui réfléchit sur sa vie alors qu’il est sur le point de mourir. Tout cela est très proche de notre propre condition humaine : nos erreurs, nos remords et à la fin, ce qui peut nous sembler le plus important. Il y a aussi un clin d’œil à nos premiers pas avec la pochette de notre premier album affichée sur l’écran !

O- Je me souviens avoir passé beaucoup de temps à admirer les pochettes de Paul alors réalisées pour Genesis et Van Der Graaf Generator et pour ne citer que deux groupes. Imagine alors quand tu te vois réaliser ton propre artwork par une telle légende en la matière ! Si tu lis les paroles, tu te rendras compte que la couverture raconte plutôt bien notre histoire. Tu as cet homme en coquille d’œuf si fragile donc, et toujours sur la corde raide. Il tombe sans cesse et remonte inlassablement, il porte une cuillère qui l’aide dans cet exercice. Il y aussi cet homme qui meurt deux fois dans son costume noir et qui porte une cravate noire. J’avais dit à Paul que je trouverais intéressant que ce personnage rencontre son propre fantôme et tu observeras qu’il fixe du regard l’homme allongé sur le lit et en phase terminale. Il est entouré par deux anges. Tu noteras que des instruments non-conventionnels entourent le lit. Sous la perfusion de sang, il y a un moniteur qui maintient le mourant en vie. Sur le lit même, il y a un bateau en train d’être englouti par les vagues. Si tu prends une loupe, tu verras deux personnes à la barre, moi et Sepand. Ce navire porte le pavillon « days between stations ». J’ai un jour confié à Paul comment la poussière se déplaçait comme une valse dans un rayon de lumière. Billy m’a aidé à mettre des mots sur cette idée : « dust dancing on beams of light/ trough open windows, in Extremis » et ici, ce rayon nous illumine Sepand et moi.

S- Bien, j’embrasse le ventre de mon épouse. Elle était enceinte à l’époque. Mon grand remord est d’avoir négligé ma propre famille sous l’autel de l’ambition. C’est ainsi que le titre « visionary » est né (l’image du train et du navire) où un père parle à sa femme et à son enfant non encore né avant qu’il ne se détourne pour partir en conquête avec juste avant le titre « in utero ». Petite anecdote, Paul qui était à l’hôpital pour y observer en douce les lits et les appareils pour les esquisses de l’artwork s’est juste fait virer de là.

Interview réalisée en 2013, petit flasback à l’occasion de la sortie du prochain album à venir début 2018

 

Marillion, « The Invisible Man », une tentative d’explication de texte

Les paroles de « The Invisible Man sont une référence directe au roman de H. G. Wells, publié en 1897 et certainement parmi les plus belles écrites par Steve Hogarth et Marillion. C’est d’ailleurs de son propre avis l’un des chefs d’œuvre de sa carrière d’un point de vue textuel.

L’idée maitresse du morceau est celui d’un constat, celui d’un monde devenu fou, hors de contrôle. Dans une interview accordée à l’époque de sa sortie en 2004, il exprimait son propre sentiment de rupture vis à vis du monde actuel, l’idée d’être devenu comme un fantôme observant le tout, les scènes de la vie, avec distance et incompréhension.

Pourrait-on mettre cela sur le dos d’une crise de la quarantaine qui nous pousserait à tout remettre en cause à un moment donné, à glorifier le passé et prédire la décadence ?

Cela semble bien plus profond pour H et d’un point de vue culturel et artistique tout d’abord où selon lui, tout échappe de plus en plus à la logique, au bon sens et combien le talent, le travail et la sophistication souffrent de vents contraires, économiquement et médiatiquement. Comment comprendre et accepter la médiocrité et surtout sa prospérité?

La globalisation de l’information ajoute à ce sentiment, à cette capacité donnée, à ce pouvoir de voir le monde tel qui est chaque jour pour en tirer le constat dressé initialement et de réaliser tout l’injustice et le cynisme qui règnent. Nous le verrons treize ans plus tard avec FEAR.

Dès lors, si nous sommes conscients, informés, ne sommes-nous pas coupables de ne pas vouloir changer le monde, de ne pas modifier nos comportements et rester inertes? Il est certain que nous réalisons rapidement notre impuissance la plus absolue et en cela, nous sommes devenus invisibles, non pas lâches, mais des hommes invisibles.

C’est au fond cette frustration combinée à une réelle empathie ou une prise de conscience qui est la plus terrible à vivre et c’est cette histoire que nous raconte Marillion dans cette œuvre.

Artiste au plus profond de lui, H nous livre sa souffrance décuplée, lui qui voit le monde avec ses yeux grands ouverts, ceux d’un homme éveillé. Il doit intimement en souffrir réalisant l’évolution insensée de l’humanité tout en étant lui aussi totalement impotent. Et oui, il y a de quoi devenir fou et il ne l’est certainement pas.

L’homme est fidèle à lui-même et espiègle jusqu’à glisser un beau message caché au sein de la chanson. Cela respire l’amour en miroir à Neverland sans nul doute. Wendy n’est pas loin, sa chérie flotte dans les airs aussi invisiblement que certainement. Mais alors, qui est cette femme qu’il semble tant aimer et qui a choisi un autre homme ? Serait-ce une histoire ancienne refaisant surgir les spectres du passé  et qu’il regarde encore à la manière d’un homme invisible ?

La tension et la beauté du message atteignent ici un paroxysme malgré une souffrance palpable. Nul doute, il aime cette femme et se sent probablement impuissant, désarmé, frustré. Il ne peut qu’observer, voir, se voir comme dans un jeu de miroirs et se dire encore et toujours tel un mantra, « non, je ne suis pas fou ».

Et comme disait Saint Exupéry, « On ne voit bien qu’avec le coeur. L’essentiel est invisible pour les yeux ». Marillion a ce génie : celui de capter l’essence des choses, celles de la vie.

 

Sanguine hum, « What we ask is where we begin : the songs for days session » – 2016

Sanguine Hum est un groupe atypique. Son identité est forte et basée sur un savant mélange de progressif, de canterbury, de jazz et même d’électronique, le tout dans un esprit très « british ». Après le remarqué « Now we have Light », ils nous proposent en ce début d’année une nouvelle production intitulée : « What we ask is where we Begin: The songs for days Sessions ». Ce double disque présenté en version « deluxe » via Esoteric Antenna n’est pas à proprement dire une nouvelle création puisqu’il reprend sur la première galette ce que l’on peut appeler un album oublié, fruit de leurs débuts et réservé au compte-goutte aux fans à l’époque. Le tout a été dépoussiéré et retravaillé en studio pour l’occasion. La seconde galette contient quant à elle des versions remixées, des extraits de sessions d’enregistrement à l’état brut et des inédits. Un livret de 20 pages accompagne le disque et relate l’histoire de chaque titre du point de vue de chacun des musiciens.

On pourrait penser que cet album est à réserver au public déjà conquis après le superbe « Now we have light » et bien non. Les 31 titres, même si certains paraitront anecdotiques vous sautent à la gorge assez vite. Le ton est donné: cela respire le talent, la fraîcheur, la musicalité. C’est inspiré et inspirant.

Tout leur savoir faire réside à proposer une unique synthèse de pop-rock et d’ambiances atmosphériques hyper travaillées. Matt Baber semble être le chef d’orchestre tant il est omniprésent avec ses instruments : piano, batterie, harmonium, synthétiseur, orgue. Le plus touchant dans ce groupe est certainement la voix particulière de Joff Winks à la fois délicate et sensible. Il gère aussi les parties de guitare.

Si vous êtes curieux, attardez vous sur cette production et vous y découvrirez des trésors : « Cast adrift », « Revisited song », « Milo » ou encore « Hedonic treadmill ». De subtiles parties acoustiques vous sont proposées sur le second disque avec « Double » et « Quartet ». On y croise une inspiration funk bien typique du groupe à l’instar d’un certain « Cat factory » sur « Now we have light ».

L’intérêt du groupe ne se borne pas seulement à leur musique mais à ce qu’ils racontent et cela va loin. Ils abordent largement des thèmes mystiques, philosophiques voire sociologiques à l’image du titre « Hedonic Treadmill », qui nous parle de cette théorie selon laquelle les êtres humains conservent plus ou moins et tout au long de leur vie un même niveau de bonheur et ce, indépendamment de facteurs extérieurs tels que la richesse. Ils évoquent des thèmes tels que le voyage dans le temps, la nécessité de garder son libre arbitre, des sujets profonds susceptibles de nous toucher.

Dès le début, on pouvait penser devoir classer ce disque comme réservé pour les fans.

Force est de constater qu’il peut aussi être une superbe porte d’entrée pour découvrir ce groupe si spécial.

Les connaisseurs et fidèles pourront quant à eux patienter avec beaucoup de bonheur avant leur prochaine réalisation car oui, cet album est encore une réussite et ce groupe à placer dans la catégorie « ce qui ce fait de mieux ». Osons le dire tant ce qu’ils proposent est riche, dense et unique quelque part.

Leur talent est immense et sur cet album, celui de leurs débuts, tout était déjà dit dès le départ.

http://www.esotericrecordings.com/sanguinehum.html